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Méditation sur la Saint-Martin                   

Luke Barr - Prêtre de la Communauté des chrétiens à Aberdeen (Ecosse)

 

Novembre est un mois morose. L'obscurité et le froid s'installent rapidement. Une fois les arbres dépouillés de leurs feuilles, laissant apparaître une ligne d'horizon grise, nous pouvons ressentir l'atmosphère moribonde de ce mois.

Le dépérissement progressif de la nature nous fait ressentir la mort autour de nous en novembre. Cette atmosphère de mort débute par la fête d’Halloween, suivie de la Toussaint, du Jour des morts puis du dimanche du Souvenir.

La beauté colorée et vivante d'octobre est passée, et la chaleur intérieure de l'Avent n'est pas encore arrivée. Aucune grande fête saisonnière ne vient étayer le mois de novembre. Ainsi nous sentons l'ancienne année « mourir », avant que puisse naître la nouvelle année chrétienne qui commence avec l'Avent.

Novembre est comme une question à la fin de l'année ; ce mois est tellement imprégné des forces de la mort qu'il a le pouvoir de remettre en question tout ce qui a trait à la vie. Nous devons vraiment ressentir l'impact de l'élément de mort en novembre, ainsi que notre impuissance et notre désespoir qui l'accompagnent, afin de pouvoir alors véritablement expérimenter la grâce de l'Avent et répondre véritablement à la question de Michaël – « Qui est comme Dieu ? ».

Mais novembre n'est pas dépourvu de lumière. Il y a la modeste fête de la Saint-Martin, le
11 novembre, une fête qui continue d'être célébrée, mais souvent sans que l'on comprenne vraiment sa signification.

Les enfants sortent dans la nuit avec les lanternes qu’ils ont fabriquées et chantent des chansons commémorant le geste de Martin, qui a partagé son manteau avec un mendiant. Cet acte de générosité fut spontané et libre de toute contrainte. Il est né du pouvoir de l'empathie et de la compassion humaines. En accomplissant cet acte de liberté authentique, il comprit que l'homme n'avait pas à vivre dans des communautés maintenues ensemble par une autorité externe, celle de la loi et de l’ordre – autorité que lui, en tant que soldat de l’Empire romain, contribuait à faire respecter. Il réalisa que les êtres humains pouvaient plutôt vivre en tant qu’individus libres et responsables au sein de communautés chrétiennes – des communautés dans lesquelles le sens moral de chacun guide la vie de l’organisme communautaire.

Lorsque nous considérons le mois de novembre comme représentant la mort et le processus de la mort, nous pouvons trouver dans l'acte de Martin une image de la façon dont les âmes humaines franchissent réellement le seuil de leur propre mort. Car lorsque nous passons dans le « calme de l'existence de l'âme », nous pouvons, comme les enfants portant des lanternes, porter devant nous nos actes véritablement libres, comme une lumière faible, mais une lumière néanmoins. Ces actes – tout ce qui a été spontané, généreux d'esprit, compatissant et exempt de motifs égoïstes –, nous les tenons devant notre cœur, tout comme les lanternes des enfants oscillent devant eux. Et lorsque nous franchissons le seuil, leur lumière peut commencer à faire naître un « œil » capable de contempler l'esprit.

Il me semble que nos véritables bonnes actions ne servent jamais une ambition ou un projet que nous pourrions avoir, aussi altruiste soit-il. Les véritables actions morales d'amour ont toujours quelque chose de sacrificiel.

Comme dans les légendes entourant la plupart des saints, Martin est décrit comme allant vivre avec les pauvres et les malades. C'est un détail que nous pouvons facilement ignorer, comme une sorte de platitude. Mais qu'est-ce que cela signifie réellement ?

Martin ne va pas vivre avec les pauvres pour les rendre riches, ni même pour améliorer légèrement leur sort, ou avec les malades pour les guérir. Il choisit plutôt de partager librement leur condition. Auparavant il était soldat et avait un revenu assuré. Aujourd'hui, il abandonne tout cela pour entrer dans l'existence pure et dépouillée de la pauvreté et de la maladie.

Être vraiment pauvre et malade, c'est être sans avenir. On est pris dans un cercle vicieux et terrible. Comment aider les pauvres ? En envoyant de l'argent par le biais d'organismes caritatifs ? Comment guérir les malades ? En leur administrant des médicaments ?

Martin n'applique aucune de ces solutions purement matérielles. Au contraire, il renonce librement à son propre confort et entre dans les conditions de vie de ceux désespérés et démunis. Il ne cherche pas à les aider par un soutien financier ou médical. Au contraire, c’est son être même, son sacrifice et son amour qui doivent constituer l’aide et la guérison.

Et sa présence parmi eux est le grand catalyseur du changement en leur sein. Le fait que quelqu'un soit venu librement parmi eux et les aime – cet acte brille comme une lumière dans les sombres conditions de la pauvreté et de la maladie. Cela ouvre de nouvelles possibilités pour les personnes marginalisées. Il porte l'espoir et Martin est donc celui qui prépare la voie à l'Avent. Sa voix s'élève dans la désolation de la nature du mois de novembre.

L'acte de Martin est l'acte chrétien par excellence. Il trouve sa source dans l'acte du Christ, celui qui est librement entré dans les conditions de notre existence, les a partagées et les a faites siennes. Il est entré dans la pauvreté de l'âme et la maladie du péché. L'acte du Christ nous murmure un amour grand et puissant, que nous avons peine à saisir. Cet amour vit et se déploie grâce au pouvoir du « sacrifice », qui signifie « rendre saint ».

Novembre, mois sombre, mois du poids écrasant de la mort… Dans tes brumes grises, une belle lumière de liberté brille ! L'amour libre et sacrificiel de cette lumière a le pouvoir de racheter novembre, l'année elle-même et le cours du temps tout entier, et de les rendre à nouveau saints.

 

Article paru dans Perspectives (Nov. 2017)' sous le titre A meditation on Martinmas
Revue de la Communauté des chrétiens publiée au Royaume-Uni
https://www.thechristiancommunity.co.uk 

Traduction/adaptation : Philia Thalgott

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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